La nécessité du savoir-peindre :
les contraintes techniques

Par Jean Monneret

Jean Monneret Président du Salon des Artistes Indépendants de 1977 à 2001

L'appel à la modernité

Tant que n’aura pas retenti l’appel à la modernité lancé par Baudelaire dans son « Salon de 1845 », destiné à faire prendre conscience aux artistes de la nécessité « d’arracher à la vie moderne son côté épique… », les peintres n’auront pour objectif que celui de satisfaire les commandes du Roi, des princes ou de l’Église.

L’Antiquité, les Testaments ou l’exotisme seront les sources de l’inspiration des artistes qui, à l’abri de la future invention de la photographie, du développement de la chimie et de l’abondance du principal outil du peintre, la couleur, de l’apparition du moyen de transport rapide, resteront les témoins des fastes royaux.

Les rois-mécènes sauront toujours choisir les plus talentueux parmi les artistes pour glorifier les splendeurs de leur règne. Les choses se gâteront avec la République.
La connaissance parfaite, par l’apprentissage dans les ateliers, des diverses contraintes de la technique picturale : le mur, la composition, le dessin, la couleur, la perspective, l’anatomie, la maîtrise des humanités… imposeront naturellement la nécessité absolue du « savoir-peindre ».

La « Peinture » légendaire Thamar à son chevalet Miniature d'un manuscrit de Boccace.

La « Peinture » légendaire Thamar à son chevalet

Miniature d’un manuscrit de Boccace. Fin du XI s. (B.N. Paris)

Si la femme est la moitié du ciel, selon Mao, au Moyen Âge, elles ne constituent pas la moitié des peintres : la femme peintre y est extrêmement rare.
Notons néanmoins quelques détails utiles de l’atelier d’un peintre, à cette époque. Derrière l’artiste, un broyeur de couleur exerce son métier sur une table. À côté, un flacon à bouchon verseur contenant l’eau collée qu’il rajoute, au fur et à mesure.

Sur la table du premier plan, notons le pincelier à plan incliné afin que les pinceaux utilisés restent dans l’eau, pour ne pas sécher et durcir. La couleur préparée est contenue dans des coquilles d’huîtres et deux petits récipients circulaires.
À noter également le chevalet, dont l’étagère mobile est maintenue à la hauteur voulue par des chevilles.

Couleur à l'huile L'Atelier de Van Eyck Gravure du XVIe siècle par Van Straeten

Couleur à l’huile L’Atelier de Van Eyck
Gravure du XVIe siècle par Van Straeten
« Couleur à l’huile commune aux peintres » (Collection Claude Yvel)
L’artiste graveur imagine l’atelier de Van Eyck, cent ans plus tard. Pour le décrire, il se base sûrement d’après le sien. Les frères Van Eyck, Jan et Hubert, contrairement à ce qu’affirme Vasari, n’auraient pas inventé la peinture à l’huile, mais en auraient perfectionné la technique.

Cette gravure représente l’atelier du maître en pleine activité.
À droite, deux ouvriers broyeurs préparent la couleur en délayant la pâte avec un pilon sur des pierres lisses. L’un des deux verse de l’huile de lin contenue dans une fiole, afin de liquéfier la pâte. On remarque des petits pots et des coquillages pour la contenir.
Au premier plan, un apprenti prépare la palette pour le maître. A gauche, un autre apprenti dessine d’après l’antique.
Les vessies de porc apparaîtront plus tard. L’Encyclopédie de Diderot en mentionne dans le matériel du peintre.
Au XVIIe siècle, apparaissent les broyeurs professionnels, fabricants de pinceaux, de toiles, de châssis. Ils sont devenus des artisans et opèrent dans leurs boutiques, en dehors des ateliers. Les artistes iront se fournir chez eux.
Les broyeurs et pinceliers parisiens étaient établis rue Saint-Denis, à la hauteur du passage du Caire. Les sex-shops les ont remplacés.

L'évolution de la représentation humaine

L’évolution de la représentation humaine vers la perfection réaliste, de Cimabue à Raphaël, en témoigne éloquemment.
Elle est rendue possible par l’apparition de la peinture à l’huile. En se substituant à la détrempe, pour les peintures de chevalet, elle va permettre des dégradés plus souples que la détrempe permettait mal en raison de son séchage rapide.

Le système de la corporation des peintres et son monopole réglementait la pratique de la profession. L’obligation de son respect par l’artiste permettait seule la maîtrise.

Cela entraînait une autre obligation, celle de la qualité du métier dont l’exercice représentait un savoir-faire immuable imposé par l’ensemble des contraintes de la représentation picturale, techniques ou intellectuelles.
L’artiste était le « cinéaste » de son temps.

Mais le « réalisme » des grandes œuvres, accréditant auprès du public l’idée d’éloquente véracité, ne sera toujours qu’apparent car il respectera constamment les lois spécifiques de l’art pictural.
Et cela depuis l’origine de la peinture.

Auteur : Jean Monneret,
Catalogue raisonné du Salon des Indépendants 1884-2000.
Edition Eric Koehler, novembre 2000

Rendez-vous la semaine prochaine :
De l'académie à l'académisme

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Les articles de Jean Monneret

Jean Monneret Président du Salon des Artistes Indépendants de 1977 à 2001

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Lorsqu’il a été créé en 1884 à Paris, à l’initiative des artistes néo-impressionnistes, Seurat, Signac, Cross, Dubois-Pillet, Angrand, le Salon des Artistes Indépendants répondait à une impérieuse nécessité. Pour des artistes novateurs, il s’agissait de créer un outil qui leur permette de vivre de leur peinture, telle qu’ils entendaient la faire, sans concession: un salon d’artistes d’accès entièrement libre. Sans jury … et sans récompense.

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Salon de la Jeunesse Dessin de Duché de Vancy, mai 1780 (Musée Carnavalet)

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L’opposition farouche des jurys est l’obstacle infranchissable que les formes nouvelles de la peinture doivent affronter au XIXe siècle pour se faire connaître. Une sorte de «Mur de l’Atlantique» les sépare du public. Tentons par conséquent d’analyser le fonctionnement du Salon, et les raisons qui en dénaturent le rôle à cette époque. Cet antagonisme irréductible survient à un moment de grands bouleversements de société et où des changements décisifs se produisent dans l’art de peindre, alors que la peinture officielle se fige parallèlement dans l’académisme.

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L’Enseigne de Guersaint Antoine Watteau (1684-1721)

L’évolution du marché de l’art

Si la légende fait mourir Vinci dans les bras de François 1er, son mécène, Watteau meurt dans les bras de son marchand, Gersaint, installé sur le Pont Notre-Dame ! Donc au XVIIe siècle, l’artiste peut vendre ses tableaux ou ceux de ses contemporains et même ceux d’artistes plus anciens.
Néanmoins, les marchands ou les agents privés des collectionneurs, sont les véritables intermédiaires entre les artistes et la clientèle. Leur rôle s’accentue au XVIIIe siècle et s’accélérera au XIXe.

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